La pièce de 10 francs Cérès de la Deuxième République est une monnaie en or de 3,2258 grammes frappée à Paris en 1850 et 1851, à 3 703 853 exemplaires au total. Elle porte à l’avers le buste de la République coiffé du diadème de Cérès et au revers la valeur 10 FRANCS entourée d’une couronne. Elle appartient à la courte série des monnaies républicaines émises avant le coup d’État du 2 décembre 1851 et le rétablissement de l’Empire.
Ce que dix francs représentaient dans une poche de 1850
Pour situer la pièce, il faut oublier un instant le collectionneur et penser au portefeuille. Dix francs en 1850, c’est une somme. Un ouvrier parisien gagne alors autour de 3 à 4 francs par jour [À VÉRIFIER], ce qui place cette pièce à hauteur de deux à trois journées de travail. Un fonctionnaire modeste, un employé de commerce ou un petit rentier la manipulent plus volontiers qu’un manoeuvre, qui voit rarement de l’or passer entre ses mains : le quotidien se règle en pièces de 5 francs en argent, en pièces de 1 et 2 francs, en monnaie de billon pour la menue dépense.
Le 10 francs or est donc une coupure de réserve, celle qu’on garde chez soi, qu’on utilise pour un achat important ou qu’on glisse dans une dot. Le kilogramme de pain se situe autour de 30 à 40 centimes à Paris [À VÉRIFIER], le litre de vin ordinaire dans les mêmes eaux : dix francs représentent plusieurs semaines de pain pour une famille. Cette pièce de 10 francs Cérès n’est pas une monnaie de tous les jours, c’est un instrument d’épargne autant que de paiement, et sa petite taille (19 mm, à peine plus large qu’une pièce de 1 euro) surprend souvent ceux qui la découvrent pour la première fois.
Une République qui cherche sa monnaie
La Deuxième République est proclamée en février 1848, dans le sillage de la révolution qui chasse Louis-Philippe. Le nouveau régime hérite d’un système monétaire en or et en argent dont les types portent encore l’effigie du roi déchu. Il faut aller vite : dès 1848, la Monnaie de Paris frappe des monnaies républicaines, mais l’or de 10 francs ne démarre qu’en 1850. Le choix du métal et du poids suit le cadre fixé par la loi du 7 germinal an XI, qui définit le franc comme 5 grammes d’argent au titre de 900 millièmes et organise la frappe de l’or à 900 millièmes également : la pièce de 10 francs pèse ainsi exactement 3,2258 g, soit le dixième d’une pièce de 100 francs or, et contient 2,90322 g d’or fin [À VÉRIFIER pour le détail du calcul].
Le régime est fragile, tiraillé entre républicains, conservateurs et bonapartistes. La monnaie devient un support politique discret : montrer la République sur l’or, c’est affirmer sa légitimité face aux nostalgies monarchiques. La série est brève, interrompue par le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1851, puis par l’avènement du Second Empire l’année suivante, qui substitue au buste de la République celui de l’empereur.
Cérès, ou la République en déesse des moissons
L’avers (la face principale de la pièce) montre un buste féminin de profil tourné vers la gauche. La figure est coiffée d’un diadème orné d’épis de blé, attribut de Cérès, déesse romaine des moissons et de la fertilité. Cette assimilation de la République à Cérès n’est pas nouvelle : elle remonte à la Révolution française et sert à donner un visage à une idée abstraite. La chevelure est retenue en arrière, une couronne d’épis et de feuilles ceint le front, et le cou se termine sur un drapé sobre. La légende circulaire porte REPUBLIQUE FRANÇAISE, et sous le buste figure la signature du graveur.
Le type dit « Cérès » a été dessiné par Eugène-André Oudiné [À VÉRIFIER], graveur général des monnaies à l’époque. Il reprend une iconographie déjà utilisée sur des monnaies de la Première République et sur des essais des années 1840, mais l’adapte au goût du milieu du siècle : visage plus lisse, coiffure plus sage, rendu plus académique que les allégories révolutionnaires. Ce portrait se retrouve sur plusieurs coupures de la même période, en argent comme en or, ce qui donne à la production monétaire de la Deuxième République une cohérence visuelle immédiatement reconnaissable.
Le revers : valeur, couronne et millésime
Le revers (la face secondaire) organise l’information autour de la valeur faciale. Au centre, dans une couronne formée de deux branches, l’une de chêne et l’autre de laurier, s’inscrit 10 FRANCS. La couronne de chêne évoque la vertu civique, celle de laurier la victoire ; leur réunion est un motif classique de la numismatique française depuis le Consulat. Sous la couronne figure le millésime, 1850 ou 1851, et à l’exergue (la partie inférieure, séparée du champ par une ligne) la lettre d’atelier A, initiale de Paris. Le listel, c’est-à-dire le bourrelet saillant qui fait le tour de la pièce, est bordé intérieurement d’un grènetis, ce chapelet de petits points qui protège le dessin de l’usure.
En 1850, la frappe parisienne se répartit entre 591 475 exemplaires, dont le catalogue distingue deux variantes [À VÉRIFIER sur la nature exacte de ces variantes]. L’année suivante, la production grimpe à 3 112 378 exemplaires, signe que le régime a stabilisé sa production monétaire et que la demande d’or reste soutenue. Aucun autre atelier que Paris ne frappe ce type : il n’existe donc pas de 10 francs Cérès atelier A concurrent, ce qui simplifie l’identification mais concentre l’intérêt des collectionneurs sur les détails de gravure et l’état de conservation.
Deux millésimes, des variantes à la loupe
La courte durée de vie du type explique le nombre limité de combinaisons à collectionner : deux dates, un seul atelier. Les spécialistes se penchent donc sur des détails plus fins. La position de la signature sous le buste, la forme des épis de la couronne, la ponctuation de la légende ou la présence de retouches de coin peuvent distinguer des exemplaires issus de matrices différentes au sein d’une même année. Pour la pièce de 10 francs Cérès 1850, les deux variantes signalées dans les ouvrages de référence portent souvent sur des différences de gravure du buste ou de la légende [À VÉRIFIER].
L’état de la tranche compte aussi : sur les monnaies en or de cette époque, la tranche est généralement cannelée ou porte un motif inscrit, et une tranche lisse, limée ou refrappée doit alerter. Le poids exact de 3,2258 g et le titrage de 900 millièmes servent de repère pour détecter les faux, nombreux sur les monnaies en or recherchées : une pièce qui pèse nettement moins ou dont le diamètre paraît légèrement supérieur cache souvent un métal commun plaqué.
Après 1851, l’or change de visage
Le 2 décembre 1851, Louis-Napoléon Bonaparte dissout l’Assemblée et s’arroge les pleins pouvoirs. L’Empire est proclamé un an plus tard. La monnaie suit immédiatement : dès 1852, la pièce de 10 francs or abandonne Cérès pour le portrait de Napoléon III, d’abord en président puis en empereur. Le type républicain disparaît des caisses de la Monnaie, et les exemplaires déjà en circulation continuent de servir jusqu’à ce que le reflux de l’or et les refontes successives les fassent rentrer dans les fonds de tiroir ou les collections.
La suite de l’histoire monétaire du 10 francs or est plus longue : Napoléon III, puis la Troisième République avec le type Ceres repensé, et enfin la Marianne de Chaplain en 1899 [À VÉRIFIER sur la chronologie exacte des types successifs]. Mais la version 1850-1851 reste la première tentative républicaine sur cette coupure, frappée à moins de quatre millions d’exemplaires en deux ans, dans un atelier unique. C’est cette brièveté qui fait la curiosité de la pièce de 10 francs Cérès Deuxième République : un objet de trois grammes, émis par un régime qui n’aura pas duré quatre ans.