Le visage d’une République encore jeune
L’avers de la pièce de 1 décime Dupré montre une tête de femme tournée vers la gauche, les cheveux retenus par un bandeau, le regard franc, le cou dégagé. C’est la Liberté, coiffée du bonnet phrygien, ce couvre-chef des affranchis romains devenu l’emblème des révolutionnaires français. Autour du portrait court la légende « REPUBLIQUE FRANÇOISE », en lettres capitales séparées par un petit point, avec l’article écrit à l’ancienne. Sous le buste, en très petits caractères, on lit la signature du graveur Augustin Dupré. Le dessin se détache sur un champ nu, encadré par un grènetis, cette couronne de petits points en relief qui protège le listel et limite l’usure. Ce portrait a tant marqué les esprits qu’on parle encore aujourd’hui de la « pièce de 1 décime Dupré » pour désigner l’ensemble de la série.
Le type choisi pour le grand module n’est pourtant pas une création propre à cette pièce. Augustin Dupré, graveur général des monnaies depuis juillet 1795 [À VÉRIFIER], avait déjà donné à la République son visage sur des monnaies de plus forte valeur, en argent et en métal jaune. Quand il s’est agi de frapper le cuivre du quotidien, on a repris son module, agrandi à 32 mm, d’où le nom de grand module donné par les collectionneurs. La Liberté y perd un peu de finesse par rapport aux coins d’argent, mais elle conserve ce port de tête altier qui la distingue des allégories plus plates frappées sous la monarchie constitutionnelle.
Une République qui manque de tout, sauf de cuivre
La période de frappe s’étend de 1796 à 1800, soit de l’an IV à l’an VIII du calendrier républicain. La jeune Première République sort d’une crise monétaire sans précédent. Les assignats, ces billets gagés sur les biens du clergé, se sont effondrés ; la confiance dans le papier a disparu. L’État cherche à revenir à des espèces métalliques solides, mais l’argent et l’or sont partis à l’étranger ou fondus. Le cuivre, moins noble, reste disponible. On décide donc de frapper des pièces de billon et de cuivre pour les petits paiements, en espérant que les gros modules inspirent confiance au peuple. Le décime, qui vaut un dixième de franc, correspond à dix centimes : c’est la pièce intermédiaire entre le centime de cuivre pur et le franc d’argent.
Ce que montre le revers
Le revers ne porte aucun portrait, seulement une couronne de chêne nouée en bas par un ruban. À l’intérieur de cette couronne, on lit « UN DÉCIME » sur la première ligne, puis « L’AN 4 » ou « L’AN 5 » selon les millésimes, et enfin la lettre d’atelier. La mention du millésime républicain a de quoi dérouter un lecteur d’aujourd’hui : « L’AN 4 » correspond à la période qui va de septembre 1795 à septembre 1796, et ainsi de suite. Les lettres d’atelier, elles, sont un système ancien : A pour Paris, B pour Rouen, D pour Lyon, I pour Limoges, K pour Bordeaux, R pour Orléans, W pour Lille, AA pour Metz, BB pour Strasbourg, G pour Genève. La couronne de chêne est un symbole civique de la Révolution, associé à la vertu et à la fidélité.
Genève, atelier éphémère et tirage confidentiel
La frappe de cette pièce de 1 décime Dupré 1796 s’étale sur cinq années et dix ateliers. Paris domine largement : en l’an 4, l’atelier de la capitale livre à lui seul 33 878 335 exemplaires, sur un total annuel de plus de 45 millions. Lille, Lyon et Strasbourg fournissent des volumes respectables, mais certains ateliers restent marginaux. Metz ne frappe que 5 944 pièces en 1796, ce qui en fait une rareté recherchée. Genève, rattachée à la France depuis 1798, ne produit que 25 229 exemplaires en 1799 avant de remonter à 975 155 en 1800. Cette présence genevoise s’explique par le besoin de monnaie dans les nouveaux départements du Léman [À VÉRIFIER]. Le tirage total connu dépasse les 110 millions d’exemplaires, un chiffre énorme pour l’époque, qui explique pourquoi la pièce reste aujourd’hui courante en collection.
Ce qu’un décime achetait
Un décime, c’est dix centimes, soit la valeur d’un petit pain ou d’un litre de vin ordinaire dans les années 1796-1800 [À VÉRIFIER]. Le salaire journalier d’un ouvrier non qualifié tourne alors autour de 2 à 3 francs, soit 20 à 30 décimes. La pièce sert donc aux achats de tous les jours : légumes, tabac, chandelle, sel. Son poids de 20 grammes de cuivre la rend lourde dans la poche, et les bourses de l’époque, accrochées à la ceinture, s’alourdissent vite. Les pièces perdent rapidement leur relief au contact des mains et des comptoirs, ce qui explique que les exemplaires bien conservés soient rares. Les ateliers de province, moins bien surveillés que Paris, produisent parfois des coins usés ou mal centrés : un défaut de fabrication devient aujourd’hui un critère d’identification pour le collectionneur.
Ce que les collectionneurs regardent sur le grand module
La première chose qu’on examine sur un décime Dupré, c’est la tranche. Elle porte en relief, dans certaines séries, la mention « DIX CENTIMES » suivie d’un motif, mais elle est parfois lisse ou simplement striée. Les variantes de coin abondent : Paris compte six variantes pour le seul millésime 1796, Lille en compte huit pour 1798, Strasbourg sept la même année. Ces variantes portent sur la position du point après « FRANÇOISE », la forme du bandeau, la petitesse de la signature, la présence d’un différent d’atelier sous le buste. La lettre d’atelier au revers, dans la couronne, change aussi d’orientation selon les coins. Les collectionneurs regardent enfin la couleur du cuivre : certains exemplaires ont été nettoyés, ce qui détruit la patine et fait chuter l’intérêt. Un décime Dupré de l’atelier A daté de l’an 4 avec une patine brune uniforme et un portrait net se distingue immédiatement d’un exemplaire usé jusqu’au listel.
La fin du décime Dupré
Le Consulat met fin à cette monnaie. Une loi du 28 germinal an XI (avril 1803) [À VÉRIFIER] réorganise le système monétaire autour du franc germinal, avec des pièces de 1, 2, 5 décimes en argent et des centimes en cuivre. Les derniers décimes Dupré sortent des ateliers en 1800, et les coins sont progressivement retirés. La pièce de 1 décime Dupré grand module ne survit pas à la refonte napoléonienne, mais son type reste dans les mémoires : la Liberté au bonnet phrygien réapparaîtra sur des monnaies bien plus tard, dans d’autres contextes politiques.