Issue de l’urgence née de la guerre franco-prussienne, la pièce de 10 centimes Cérès est frappée de 1870 à 1898 en bronze, d’abord sous le régime de la Défense nationale puis sous la Troisième République naissante. Elle porte à l’avers le buste de la déesse Cérès, figure républicaine de l’abondance et de la fertilité, et au revers la valeur faciale entourée d’une couronne végétale. Produite à plus de cinquante millions d’exemplaires dans les ateliers de Paris et de Bordeaux, elle constitue l’une des monnaies courantes les plus familières du dernier quart du XIXe siècle français.
Une naissance dans le vide institutionnel de 1870
La défaite de Sedan, en septembre 1870, provoque la chute du Second Empire et l’installation à Paris d’un gouvernement de Défense nationale. La monnaie impériale, frappée à l’effigie de Napoléon III, devient politiquement inutilisable du jour au lendemain, alors même que le pays manque cruellement de numéraire pour les transactions quotidiennes. Les autorités doivent donc mettre en circulation très vite des espèces acceptables par tous, sans attendre qu’un nouveau régime soit solidement établi. Le choix d’une allégorie neutre, Cérès, plutôt qu’un portrait de chef d’État, répond directement à cette contrainte : elle peut circuler aussi bien sous un gouvernement provisoire que sous une république confirmée, sans jamais devenir obsolète. La pièce de 10 centimes Cérès 1870 inaugure ainsi une série appelée à durer près de trente ans, à travers les soubresauts de la Commune, de la répression et de la consolidation républicaine.
Cérès, une allégorie plus ancienne que le régime
Le type Cérès n’est pas une création de 1870. Il reprend un dessin gravé dans les années 1840 par Eugène-André Oudiné [À VÉRIFIER], déjà utilisé sous la Deuxième République pour des monnaies à l’effigie de la Liberté couronnée d’épis. La déesse y apparaît de profil, tournée vers la gauche, les cheveux retenus par une couronne d’épis de blé et de feuilles, un collier de perles au cou. Cette couronne d’épis est l’attribut traditionnel de Cérès, déesse romaine des moissons. Autour du buste court la légende « REPUBLIQUE FRANCAISE », suivie du nom du graveur en petits caractères sous la nuque. Reprendre un dessin républicain antérieur présentait un double avantage : il était techniquement au point et il inscrivait la nouvelle frappe dans une continuité historique que le Second Empire avait interrompue. Ce visage de Cérès, devenu emblématique, s’est maintenu sans modification majeure sur toute la période de frappe, ce qui explique l’homogénéité visuelle de la série.
Le revers, la couronne et la lettre d’atelier
Le revers porte au centre, en deux lignes, la valeur « 10 CENTIMES », inscrite dans une couronne formée de deux branches, l’une de chêne et l’autre de laurier, nouées par un ruban à la base. Au-dessus de la couronne figure la devise « LIBERTE EGALITE FRATERNITE », et sous le ruban, en exergue (la partie basse du champ, séparée du reste par une ligne), se trouve le millésime. Pour les collectionneurs, c’est souvent ici que se joue l’identification de la pièce : une petite lettre, appelée différent ou lettre d’atelier, est parfois placée près du millésime ou dans la couronne. Le « A » désigne Paris, le « K » désigne Bordeaux. Une pièce de 10 centimes Cérès atelier A se reconnaît donc immédiatement à cette lettre, à moins qu’elle n’en soit dépourvue selon les émissions. Le listel, ce petit bourrelet en relief qui court sur le pourtour de la monnaie, et le grènetis, la fine dentelure qui borde le champ, complètent l’encadrement du dessin.
Deux ateliers, une production très inégale
La fabrication se répartit entre Paris et Bordeaux, avec des volumes qui racontent à eux seuls l’histoire économique de la période. En 1870, Paris frappe 987 907 exemplaires, puis l’année suivante voit Bordeaux produire 26 500 pièces seulement, un tirage minuscule qui s’explique probablement par la situation particulière de la capitale pendant le siège et la Commune. Dès 1872, la production s’envole : 4 399 016 pièces à Paris et 4 437 134 à Bordeaux, les deux ateliers travaillant alors presque à égalité. Les années suivantes marquent un reflux progressif, Bordeaux s’éteignant après 1878 avec un dernier tirage de 100 000 exemplaires pour cette ville, tandis que Paris poursuit seul jusqu’en 1898. La fin de la période connaît un pic spectaculaire : 4 447 261 pièces en 1896 et surtout 7 250 000 en 1897, avant une chute à 1 400 000 en 1898, dernière année de frappe. Le total connu de 50 257 514 exemplaires toutes années et tous ateliers confondus donne la mesure de la diffusion de cette monnaie.
Ce que valait vraiment dix centimes
Pour situer la pièce dans le quotidien de l’époque, il faut se rappeler que le franc se divisait en cent sous, et le sou en dix centimes. Dix centimes représentaient donc un sou, unité de compte familière des milieux populaires. Un ouvrier pouvait y voir une fraction modeste de sa paie journalière, suffisante pour un petit achat : un journal, un verre de vin ordinaire, une miche de pain selon les périodes et les lieux [À VÉRIFIER]. C’est la monnaie de la poche et du comptoir, celle qu’on manipulait sans y penser, bien loin des pièces de collection que sont devenues aujourd’hui ces exemplaires en bronze. Sa masse de 10 grammes pour 30 millimètres de diamètre en faisait une pièce tangible, ni trop petite pour être perdue, ni trop lourde pour être gênante dans une bourse.
Ce que les collectionneurs examinent aujourd’hui
La série des 10 centimes Cérès 1870-1898 comporte plusieurs variantes signalées selon les années. Certaines concernent des retouches du buste ou des différences de position dans la légende, d’autres portent sur le millésime lui-même. Les années 1870, 1871, 1888, 1896 et 1897 sont mentionnées comme comportant respectivement trois ou deux variantes. Pour un collectionneur, l’observation porte d’abord sur l’atelier : une pièce de Bordeaux en bon état est souvent plus recherchée, car ses tirages sont généralement inférieurs à ceux de Paris. Viennent ensuite l’état de conservation du listel et du grènetis, la netteté de la couronne d’épis, puis la lisibilité du millésime et de la lettre d’atelier. La couleur du bronze, sa patine plus ou moins foncée, joue aussi un rôle dans l’appréciation visuelle, sans préjuger de la rareté réelle de chaque millésime.
La frappe s’arrête en 1898. La même année, ou peu après selon les sources [À VÉRIFIER], une nouvelle pièce de 10 centimes au type Dupuis, dessinée par Jean-Baptiste Daniel-Dupuis, prend le relais avec une effigie différente de la République. Le type Cérès, lui, disparaît des circulations courantes et ne revient que bien plus tard, dans d’autres contextes monétaires, comme motif de frappes commémoratives ou de refrappes destinées aux collectionneurs.